Clé d'étranglement : Le drame suite à l'interpellation de Philippe Ferrières

06/07/2020

Publié le 5 juillet à 03h18

Source : TheDailyKiss
Par Déborah Astoria 


Qui est Philippe Ferrières ? Ce nom n'a pas encore eu de résonance dans les médias et auprès de l'opinion publique. Et pourtant, ce drame fait froid dans le dos. 

Les faits

Dans la nuit du jeudi 23 au vendredi 24 mai 2019, Philippe Ferrières se présente chez sa compagne Carenne Levy aux alentours de 00h. Il exprime le souhait de lui parler et de voir leur fils Loan. Il est en état d'ébriété ce qui inquiète cette dernière qui refuse au vu de l'heure tardive. Il tente de grimper au premier étage où se trouve la chambre de son fils puis il redescend faute d'avoir réussi. Carenne pense l'entendre repartir en moto. Mais après quelques minutes, elle entend à nouveau Philippe jeter des cailloux à sa fenêtre tout en hurlant son prénom. Paniquée, elle appelle la police. Trois policiers du commissariat de Drancy arrivent sur les lieux à 00h30 et tentent de maîtriser Philippe. L'un d'eux demande à Carenne si Philippe est sous l'effet de drogues et/ou d'alcool. Elle répond qu'il semble effectivement alcoolisé. 

L'interpellation se montre quelque peu difficile. Philippe exprime la peur de retourner en garde à vue et ne veut pas être menotté. Le fils aîné de Karen sort de la maison à ce moment là et lui demande de se laisser faire, tente de le rassurer en lui disant que c'est une simple procédure et qu'il ressortira le lendemain. À ce moment là, Philippe est debout, dos contre la porte de la voiture. Jusqu'ici l'interpellation semble se dérouler normalement. Cela étant dit, selon des témoins, Philippe commence à recevoir des coups un peu partout dans le corps et au visage visiblement non justifiés. 

Il ne rend pas les coups sauf au bout de quelques minutes où pour se défendre il pousse un des policiers. Suite à quoi, il dit en ces termes " je me rends, c'est bon. Laissez-moi seulement dire au revoir à ma femme". 

C'est après ces mots que tout se complique. Philippe se retourne en direction de la maison et un des trois policiers se voit contraint de l'en empêcher. Un coup de matraque au niveau du mollet lui ait asséné suivi d'un coup de poing au plexus et une clé d'étranglement est pratiquée selon les dires de Carenne qui assiste à la scène depuis sa fenêtre. Philippe s'écroule au sol. Les policiers effectuent un plaquage ventral et lui passent la seconde menotte.Une dizaine de minutes s'écoulent et Philippe est inerte. Il n'a pas été mis en position latérale de sécurité alors qu'il semble inconscient depuis un moment. Carenne s'inquiète tout en pensant qu'il est peut-être tombé dans les vapes suite à l'épuisement de l'interpellation et qu'il somnole. Mais Philippe ne se réveille pas. Philippe ne se réveillera malheureusement jamais.

Carenne entend les policiers lui demander "Monsieur réveillez-vous, vous faites exprès, allez réveillez-vous". Elle descend et tente de s'approcher mais on la rassure en lui disant que tout va bien. Elle récupère les clés laissées sur la moto de Philippe. Carenne et Philippe étaient associés dans une auto-école au Perreux et elle se dit qu'ils auraient besoin des clés et que Philippe viendrait les récupérer le lendemain. 

Assez peu convaincue par la réponse que les policiers viennent de lui donner elle se demande pourquoi Philippe est dans cet état. Elle confie " il avait les lèvres bleues et du sang coulait de sa bouche".

Impuissante, elle finit par remonter chez elle. Dans la foulée, elle a entendu les policiers appeler une brigade de renfort qui arrive sur les lieux vers 1h33 du matin. À 1h36, Philippe est mis en position latérale de sécurité et reçoit les premiers massages cardiaques. À 1h50, les secours arrivent et prennent le relais.

Carenne, catatonique, peine à réaliser l'ampleur de la situation. Un voisin qui avait filmé l'interpellation sur Snapchat se voit son téléphone retiré par un des policiers et la vidéo est effacée.Philippe est déclaré mort à 2h30, le 24 mai 2019.

Philippe Ferrières avait 36 ans. Il laisse sa compagne Carenne, veuve, après dix ans de vie commune et Loan leur fils âgé de 7 ans (à l'époque des faits) orphelin de père. Cet homme au courage exemplaire a perdu la vie, lui qui en avait sauvé une un mois auparavant. Le 7 avril 2019, il avait escaladé à mains nues trois étages pour sauver un nourrisson de 18 mois. La maire de Drancy, Aude Lagarde l'avait reçu et félicité pour son acte héroïque. 


 Philippe Ferrières et Aude Lagarde, Maire de Drancy en avril 2019


 Plus d'un an après sa mort, le dossier d'instruction n'a pas encore été ouvert par le parquet. 


14 mois après, une multitude de questions en suspens

  • Pourquoi avoir attendu tant de temps avant d'appeler les secours ? 
  •  Pourquoi Philippe n'a-t-il pas été immédiatement placé en position latérale de sécurité lorsqu'il s'est écroulé au sol ? 
  •  Pourquoi avoir effacé la vidéo filmée sur Snapchat par un témoin prénommé Abidine K ?
  •  En quoi le passé lié à l'alcoolisme de Philippe justifierait-il sa mort ?
  •  Pourquoi avoir mis deux mois à restituer le corps de Philippe à sa famille ?
  •  Pourquoi la presse a-t-elle eu connaissance des causes exactes de la mort de Philippe (asphyxie mécanique) avant que le rapport d'autopsie officiel n'arrive au cabinet de Maître Arié Alimi le 31 janvier 2020 dernier ? 
  •  Enfin, pourquoi alors que Carenne Levy et Doria Chouviat ont toutes deux pour avocat, Mr Arié Alimi ne fait-on pas de parallèle entre ces deux affaires temporellement proches et dont la mort est liée à la pratique dite de la clé d'étranglement ?

Réclamer justice sans intentions politiques

Pour Carenne, il s'agit uniquement de rendre justice à Philippe en résolvant ces questions. 

"La politisation de cette affaire ? Je m'y refuse, nous confie-t-elle. Je ne veux pas faire de politique. Je veux me battre pour que cette pratique n'en soit plus une".


Mohamed Saoud

Ali Ziri

Babacar Gueye

Adama Traoré

Cédric Chouviat

Philippe Ferrières

Ces hommes dont vous venez de lire les prénoms sont morts à la suite d'une interpellation policière. 

À titre informatif, la Cour européenne des Droits de l'homme a condamné la France à deux reprises pour violation de l'article 2 qu'est le droit à la vie. (Cf arrêt du 9 octobre 2007 Affaire Saoud c. France, requête no 9375/02). 

"Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement, sauf en exécution d'une sentence capitale prononcée par un tribunal au cas où le délit est puni de cette peine par la loi". Article 2, CEDH

Quelles alternatives aux "GTPI" ?

Les "GTPI" en jargon policier ce sont les gestes techniques de protection et d'intervention autrement dit les techniques d'immobilisation que peuvent pratiquer les forces de l'ordre lors d'une interpellation.

Certains pays voisins ont interdit cette pratique sauf en cas de légitime défense.La Norvège l'a banni en 1991, le Royaume-Uni la tolère en cas de réel danger de l'agent, le Canada l'a interdit depuis 1979 et certaines villes des Etats-Unis entendent renoncer à cette pratique suite à l'affaire Georges Floyd qui a bouleversé le monde.Quelles solutions seraient potentiellement envisageables si la pratique de la clé d'étranglement venait à disparaître ?

  • Un médiateur qui serait automatiquement présent lors des interpellations.
  • Lier les appels au 17 avec le Samu et /ou les sapeurs-pompiers (dépendant de la nature de l'appel, du caractère violent, du profil décrit, ils pourraient le cas échéant intervenir en même temps que les forces de l'ordre. Ainsi, si des soins devaient être administrés rapidement, les secours seraient déjà sur place.

Vivre est un droit

Pour soutenir Carenne, son fils Loan, la famille et les amis de Philippe, le rendez-vous est fixé ce samedi 11 juillet 2020 devant la Mairie de Drancy à 13h. Ensembles, luttons pour l'arrêt définitif de cette pratique qui tue.

MARCHE BLANCHE SAMEDI 11 JUILLET 2020 À 13h à la Mairie de Drancy